Nanoparticule thérapeutique ciblant une cellule cancéreuse avec libération contrôlée du médicament
Publié le 16 mai 2024

Le succès de la vectorisation de médicaments ne réside pas dans la conception d’une « balle magique », mais dans la maîtrise d’une chaîne de compromis pharmacocinétiques à chaque étape du parcours du nanovecteur dans l’organisme.

  • L’efficacité ne dépend pas seulement du ciblage de la tumeur, mais surtout de la capacité du vecteur à échapper au système immunitaire et à la filtration par le foie.
  • La libération du principe actif doit être précisément déclenchée par les conditions spécifiques de l’environnement tumoral (comme le pH) pour éviter la toxicité systémique.

Recommandation : L’optimisation de la demi-vie plasmatique et la réduction de la clairance hépatique sont les deux leviers les plus critiques pour augmenter le faible pourcentage de dose qui atteint réellement sa cible.

« Tout est poison, rien n’est poison : c’est la dose qui fait le poison ». L’adage de Paracelse n’a jamais été aussi pertinent qu’en oncologie, où les traitements les plus efficaces sont souvent des cytotoxiques puissants, agissant sans grande distinction entre cellules saines et cancéreuses. Depuis des décennies, le graal de la pharmacologie est de transformer ces « poisons » en « balles magiques » capables de n’atteindre que leur cible, un concept imaginé par Paul Ehrlich dès le début du XXe siècle. C’est la promesse de la vectorisation et des nanomédicaments : encapsuler une molécule active dans un véhicule nanométrique pour la guider jusqu’au cœur de la tumeur, maximisant l’efficacité tout en minimisant les effets secondaires dévastateurs.

Pourtant, la réalité est loin d’être aussi simple. Le passage de l’idée à la validation clinique est un véritable parcours d’obstacles pharmacocinétique. Le corps humain est une forteresse incroyablement efficace pour identifier et éliminer les corps étrangers. La véritable clé du succès ne réside pas tant dans la sophistication du mécanisme de ciblage que dans la capacité du nanovecteur à naviguer incognito dans la circulation sanguine, à déjouer les systèmes de surveillance immunitaire et, surtout, à ne pas finir massivement filtré par le foie avant même d’avoir pu approcher sa cible. Il s’agit moins d’une « balle magique » que d’un agent furtif devant réussir une mission d’infiltration complexe.

Cet article se propose d’analyser, du point de vue du pharmacien galéniste, les verrous et les compromis stratégiques à chaque étape de ce voyage, de l’injection à la libération intracellulaire. Nous verrons comment chaque défi pharmacocinétique a engendré des solutions technologiques ingénieuses, transformant progressivement une vision en une réalité thérapeutique tangible pour le patient.

Pour comprendre les enjeux et les stratégies qui permettent de transformer un principe actif en un traitement ciblé efficace, cet article détaille les étapes clés du processus de vectorisation. Explorez avec nous les mécanismes qui définissent le succès ou l’échec d’un nanomédicament.

Pourquoi les vaisseaux sanguins des tumeurs laissent-ils passer les nanomédicaments mieux que les tissus sains ?

La première opportunité pour un nanomédicament réside dans une particularité structurelle des tumeurs solides. Pour soutenir leur croissance rapide, les tumeurs développent leur propre réseau vasculaire, un processus appelé angiogenèse. Cependant, cette néo-vascularisation est anarchique et défectueuse. Les vaisseaux sanguins tumoraux sont semblables à des « autoroutes mal finies » : les cellules qui les composent sont mal jointes, créant des pores ou des fenestrations de plusieurs centaines de nanomètres. C’est l’effet EPR (Enhanced Permeability and Retention) : une perméabilité accrue qui laisse passer les nanoparticules de la circulation vers le tissu tumoral, couplée à un mauvais drainage lymphatique qui les piège sur place.

Ce phénomène constitue la base du ciblage passif. Un nanovecteur d’une taille adéquate (typiquement entre 10 et 200 nm) qui circule suffisamment longtemps dans le sang finira par s’accumuler préférentiellement dans la tumeur, simplement par cet effet mécanique. C’est un avantage « accidentel » mais fondamental sur lequel repose une grande partie des nanomédicaments développés à ce jour. Cependant, cet effet est très hétérogène, variant considérablement d’un patient à l’autre, et même au sein des différentes zones d’une même tumeur.

De plus, la modulation de cet effet est complexe et parfois paradoxale. Comme le soulignent des experts dans le domaine, la modification de l’environnement vasculaire peut avoir des conséquences inattendues. La normalisation transitoire des vaisseaux à l’aide de certains traitements peut, contre-intuitivement, limiter l’accumulation de grosses particules tout en favorisant celle des plus petites.

La normalisation vasculaire transitoire avec des anti-VEGF améliore l’uptake de particules inférieures à 20nm mais limite paradoxalement l’accumulation de nanoparticules supérieures à 125nm

– Jain et al., PMC – The EPR Effect: Significance and Methods

La maîtrise et la prédiction de l’effet EPR restent un défi majeur. S’il offre une porte d’entrée, il est loin d’être une garantie de succès et doit être considéré comme une première étape, souvent insuffisante à elle seule pour une thérapie réellement ciblée et efficace. La pharmacocinétique du vecteur, notamment son temps de circulation, devient alors primordiale pour exploiter au mieux cette fenêtre d’opportunité.

Comment faire entrer un médicament dans le cerveau en le cachant dans un nanovecteur ?

Si les tumeurs périphériques présentent une « porte d’entrée » via l’effet EPR, d’autres sanctuaires de l’organisme sont protégés par des barrières bien plus redoutables. La plus célèbre est la barrière hémato-encéphalique (BHE), une forteresse biologique qui protège notre cerveau des toxines et des agents pathogènes, mais qui bloque aussi l’accès à près de 98% des médicaments potentiels pour les maladies neurologiques ou les tumeurs cérébrales. Pour un pharmacien galéniste, franchir la BHE est l’un des défis ultimes.

Ici, le ciblage passif est inopérant. Il faut ruser et utiliser une stratégie de ciblage actif, s’apparentant à celle du cheval de Troie. L’idée est de « déguiser » le nanovecteur en une molécule que le cerveau reconnaît et invite à entrer. Pour ce faire, on greffe à la surface du vecteur des ligands (des « clés moléculaires ») qui se lient spécifiquement à des récepteurs présents sur les cellules de la BHE. Ces récepteurs, comme ceux de la transferrine ou de l’insuline, sont conçus pour internaliser des nutriments essentiels. En se liant à eux, le nanovecteur déclenche ce mécanisme de transport actif, la transcytose, et se fait transporter de l’autre côté de la barrière, intact.

Cette approche a montré des résultats spectaculaires en milieu pré-clinique, confirmant qu’en utilisant ces « laissez-passer » moléculaires, le gain d’efficacité est significatif. Des études ont montré que les nanovecteurs fonctionnalisés avec de la transferrine ou de l’insuline augmentent de 5 à 10 fois le passage de médicaments à travers la barrière hémato-encéphalique comparé aux formes non ciblées. C’est une augmentation décisive de la dose disponible au niveau du site d’action.

Nanovecteur déguisé traversant la barrière hémato-encéphalique par transport actif

Ce « cheval de Troie moléculaire » est une illustration parfaite de la puissance du ciblage actif. Il ne s’agit plus de profiter d’une faille structurelle, mais de détourner un mécanisme biologique précis à notre avantage. Cette stratégie ouvre des perspectives thérapeutiques considérables pour des pathologies jusqu’alors inaccessibles, à condition de maîtriser parfaitement la chimie de surface du nanovecteur pour y attacher les bons ligands sans compromettre sa stabilité ou sa furtivité.

Accumulation naturelle ou guidage par anticorps : quelle stratégie pour un cancer métastatique ?

Face à un cancer métastatique, caractérisé par la dissémination de multiples petites tumeurs dans différents organes, le choix de la stratégie de ciblage devient crucial. Faut-il compter sur l’accumulation « naturelle » et passive via l’effet EPR, ou investir dans un « guidage » actif et précis à l’aide d’anticorps ? Chaque approche a ses avantages et ses limites, et le choix dépend souvent d’un compromis entre simplicité de conception, efficacité de ciblage et pénétration dans le tissu tumoral.

Le ciblage passif, basé sur l’EPR, est plus simple à mettre en œuvre. Il ne nécessite pas de fonctionnalisation complexe de la surface du nanovecteur. Cependant, son efficacité est limitée par l’hétérogénéité de l’effet EPR, qui peut être faible ou absent dans certaines métastases. De plus, il conduit souvent à une accumulation du médicament à la périphérie de la tumeur, avec une faible pénétration vers le cœur tumoral, plus anoxique et résistant.

Le ciblage actif, lui, utilise des ligands comme des anticorps monoclonaux (ou des fragments d’anticorps) qui reconnaissent spécifiquement des antigènes surexprimés à la surface des cellules cancéreuses. Cette approche augmente la spécificité de la liaison et l’internalisation du médicament dans la cellule cible. Elle peut permettre d’atteindre des métastases où l’effet EPR est moins marqué. Néanmoins, elle est plus complexe et coûteuse à développer, et son succès dépend de l’expression homogène de l’antigène cible sur toutes les cellules tumorales, ce qui est rarement le cas.

Pour optimiser la délivrance dans un contexte aussi complexe que les métastases, les chercheurs explorent des stratégies multi-étapes qui combinent les deux approches, comme le montre ce tableau comparatif.

Comparaison des stratégies de ciblage pour les métastases
Critère Ciblage Passif (EPR) Ciblage Actif (Anticorps) Stratégie Multi-étapes
Taille optimale 8-100 nm 20-50 nm Initial: 100-200nm, Secondaire: <20nm
Accumulation tumorale 1-5% de la dose 2-10% de la dose 5-15% de la dose
Pénétration tissulaire Limitée (périphérie) Modérée Profonde (coeur tumoral)
Hétérogénéité des métastases Problématique Variable selon marqueurs Meilleure couverture

Le tableau met en évidence qu’aucune solution n’est parfaite. Alors que le ciblage actif double potentiellement l’accumulation tumorale par rapport au passif, ce sont les stratégies combinées, dites « multi-étapes », qui offrent le plus grand potentiel. Ces systèmes sophistiqués utilisent une première étape de ciblage passif pour atteindre la tumeur, puis un déclencheur local (pH, enzymes) pour libérer des particules plus petites et activement ciblées, capables de pénétrer en profondeur dans le tissu. C’est l’avenir de la galénique de précision pour les maladies métastatiques.

Le risque que le foie filtre 90% de votre médicament vectorisé avant qu’il n’agisse

Le plus grand obstacle au succès d’un nanomédicament n’est pas la tumeur elle-même, mais le propre système de défense de l’organisme. Le système réticulo-endothélial (SRE), principalement localisé dans le foie et la rate, est une armée de macrophages dont le travail est d’identifier et d’éliminer tout ce qui est étranger et circulant dans le sang. Pour le SRE, une nanoparticule est une cible de choix. Sans protection, un nanovecteur peut être capturé et éliminé de la circulation en quelques minutes, bien avant d’avoir eu la moindre chance d’atteindre la tumeur. C’est le « cimetière des nanovecteurs » et le principal responsable du faible rendement de délivrance observé pour de nombreux systèmes.

Pour déjouer cette surveillance, il faut rendre le nanovecteur furtif, lui fournir une « cape d’invisibilité » moléculaire. La technique la plus éprouvée est la pégylation. Elle consiste à greffer à la surface du vecteur de longues chaînes d’un polymère hydrophile, le polyéthylène glycol (PEG). Ces chaînes créent une couche d’eau protectrice autour de la particule, masquant ses charges de surface et empêchant les protéines du sang (opsonines) de s’y fixer. Sans cette opsonisation, les macrophages du SRE ne reconnaissent plus le vecteur comme une cible. L’impact sur la pharmacocinétique est radical : la pégylation permet d’augmenter le temps de demi-vie plasmatique des nanoparticules de 5-10 minutes à 5-15 heures, réduisant drastiquement la capture hépatique.

Nanoparticule pégylée échappant aux macrophages hépatiques grâce à son bouclier hydrophile

Cependant, la pégylation a aussi ses inconvénients, notamment un risque de réactions immunitaires lors d’injections répétées (anticorps anti-PEG). Cela a poussé la recherche vers des stratégies de furtivité de nouvelle génération, comme le biomimétisme.

Étude de cas : Le biomimétisme pour une furtivité parfaite

Pour contourner les limites de la pégylation, des chercheurs du CEA développent une approche révolutionnaire : habiller les nanovecteurs avec la propre membrane des cellules du patient. En recouvrant les particules de membranes de globules rouges, ils leur confèrent une identité « soi » qui les rend totalement invisibles pour le système immunitaire. Cette technique de « furtivité parfaite » prolonge la circulation jusqu’à 72 heures et élimine le risque de réaction immunitaire, ouvrant la voie à des traitements chroniques plus sûrs et plus efficaces.

Checklist d’audit du profil pharmacocinétique d’un nanovecteur

  1. Taille et charge de surface : Mesurer la taille hydrodynamique et le potentiel zêta du vecteur. Sont-ils dans la plage optimale (10-200 nm) pour éviter une filtration rénale rapide et minimiser la capture par le SRE ?
  2. Stratégie de furtivité : La pégylation est-elle en place et sa densité est-elle optimisée ? Une approche biomimétique a-t-elle été envisagée pour des injections répétées ?
  3. Demi-vie plasmatique : Mesurer le temps de circulation du vecteur chez l’animal. Atteint-il plusieurs heures, ce qui est nécessaire pour exploiter l’effet EPR ?
  4. Biodistribution : Quantifier, via imagerie ou dosage, la fraction de la dose qui s’accumule dans le foie, la rate, les poumons et la tumeur. L’accumulation tumorale est-elle significativement supérieure à celle dans les organes sains ?
  5. Stabilité in vivo : Le vecteur reste-t-il intact dans le plasma sanguin ou libère-t-il sa charge prématurément ? Vérifier le taux de fuite du principe actif sur plusieurs heures.

À quel moment le vecteur doit-il s’ouvrir pour délivrer sa charge au cœur de la cellule ?

Avoir réussi à faire arriver le nanovecteur jusqu’à la tumeur, voire à l’intérieur de la cellule cancéreuse, n’est que la moitié du travail. Le principe actif est toujours prisonnier de son véhicule. Pour qu’il puisse agir, il doit être libéré au bon endroit et au bon moment. Une libération trop précoce dans la circulation sanguine annulerait tous les bénéfices du ciblage et recréerait une toxicité systémique. Une libération inexistante ou trop tardive rendrait le traitement complètement inefficace. Le design du vecteur doit donc inclure un mécanisme de déclenchement intelligent et contrôlé.

Heureusement, l’environnement tumoral et l’intérieur des cellules cancéreuses possèdent des caractéristiques uniques qui peuvent être exploitées comme des déclencheurs. L’une des plus fiables est le gradient de pH. Alors que le pH du sang est strictement régulé à 7.4, le microenvironnement d’une tumeur solide est légèrement plus acide (pH 6.5-6.8) en raison d’un métabolisme intense. Plus important encore, une fois qu’un nanovecteur est internalisé par une cellule via endocytose, il se retrouve piégé dans des vésicules appelées endosomes, où le pH chute drastiquement à des valeurs de 4.5-5.5.

Ce gradient de pH naturel est une véritable aubaine pour le pharmacien galéniste. En construisant le nanovecteur avec des polymères ou des lipides pH-sensibles, on peut programmer sa désintégration séquentielle. Le vecteur peut être conçu pour rester parfaitement stable à pH 7.4, commencer à se déstabiliser légèrement dans l’environnement tumoral pour une première libération, puis s’ouvrir complètement dans l’acidité de l’endosome pour une libération massive du principe actif au cœur de la cellule. Cette stratégie assure que la dose maximale est délivrée précisément là où elle est nécessaire. D’ailleurs, des études confirment que le gradient de pH naturel offre un mécanisme de déclenchement sophistiqué, passant de 7.4 dans le sang à un pH aussi bas que 4.5 dans les compartiments cellulaires.

D’autres déclencheurs peuvent être utilisés, comme des enzymes surexprimées par les tumeurs ou même des stimuli externes (lumière, ultrasons, champ magnétique), mais l’exploitation du gradient de pH reste l’une des stratégies les plus robustes et les plus couramment intégrées dans la conception de nanovecteurs de seconde génération, assurant une libération au « dernier kilomètre » qui fait toute la différence en termes d’efficacité et de sécurité pour le patient.

Problème de solubilité : la solution nanométrique pour sauver une molécule active mal absorbée

Pourquoi déployer tant d’efforts pour concevoir ces vecteurs complexes ? L’une des raisons les plus fondamentales, au-delà du ciblage, est purement galénique : résoudre le problème de la solubilité. L’industrie pharmaceutique découvre constamment des molécules extrêmement prometteuses in vitro, mais qui sont abandonnées en cours de développement car elles sont quasi-insolubles dans l’eau. Incapables d’être formulées en une solution injectable stable et sûre, leur potentiel thérapeutique reste inexploité. On estime que plus de 40% des nouvelles entités chimiques développées sont abandonnées pour cette raison. La nanotechnologie offre une bouée de sauvetage à ces molécules orphelines.

En encapsulant une molécule hydrophobe dans le cœur d’un nanovecteur (comme une nanoparticule polymère, un liposome ou une micelle), on peut la disperser dans un milieu aqueux. L’extérieur du vecteur est hydrophile et assure la compatibilité avec le sang, tandis que l’intérieur protège la molécule active et la transporte. La vectorisation ne sert donc pas seulement à guider, mais aussi, et avant tout, à formuler l’informulable. L’exemple le plus emblématique de cette approche est la success story du Paclitaxel.

Étude de cas : Le succès du Paclitaxel, de la toxicité du solvant à l’Abraxane

Le Paclitaxel est l’un des anticancéreux les plus importants, mais sa très faible solubilité a longtemps été un casse-tête. Sa première formulation commerciale, le Taxol®, nécessitait l’utilisation d’un solvant, le Cremophor EL, pour le rendre injectable. Malheureusement, ce solvant était lui-même responsable de graves réactions d’hypersensibilité, obligeant une prémédication lourde des patients. La solution est venue de la nanotechnologie avec le développement de l’Abraxane®. Dans cette formulation, le Paclitaxel est lié à des nanoparticules d’albumine, une protéine naturelle du sang. Cette reformulation a permis non seulement d’éliminer complètement le Cremophor EL et sa toxicité, mais aussi, de manière inattendue, d’augmenter l’efficacité thérapeutique. En effet, les cellules tumorales « consomment » l’albumine, ce qui a créé un mécanisme de ciblage additionnel. Le résultat clinique a été une augmentation de l’efficacité de 33%, avec un taux de réponse quasi doublé dans le traitement du cancer du sein métastatique. L’Abraxane® est devenu le standard de soin et l’exemple parfait d’une molécule sauvée et améliorée par la formulation nanométrique.

Cet exemple illustre parfaitement le double bénéfice de la vectorisation pour le patient : une réduction de la toxicité liée aux excipients et une augmentation de l’efficacité du principe actif. Elle transforme un problème de formulation en une opportunité thérapeutique.

Pourquoi ces molécules en forme d’arbre sont-elles idéales pour transporter plusieurs médicaments à la fois ?

Alors que la plupart des nanovecteurs comme les liposomes ou les nanoparticules polymères sont des sphères, une classe de vecteurs se distingue par son architecture unique et hautement contrôlée : les dendrimères. Ces molécules ressemblent à des arbres ou des coraux, avec une structure qui part d’un cœur central et se ramifie de manière parfaitement symétrique et répétée sur plusieurs « générations ». Cette topologie offre un niveau de précision et de polyvalence inégalé pour le transport de médicaments.

L’avantage principal des dendrimères réside dans leur multifonctionnalité. Chaque partie de la « molécule-arbre » peut être assignée à une fonction précise. Le cœur, souvent hydrophobe, peut encapsuler un ou plusieurs principes actifs, tandis que la périphérie, constituée de nombreuses terminaisons de branches, est une plateforme de greffage modulaire. On peut ainsi attacher simultanément sur un même vecteur :

  • Des polymères (PEG) sur certaines branches pour assurer la furtivité et la circulation prolongée.
  • Des ligands de ciblage (anticorps, peptides) sur d’autres branches pour le guidage actif vers les cellules tumorales.
  • Des agents d’imagerie (sondes fluorescentes, agents de contraste pour l’IRM) sur d’autres encore, pour suivre la biodistribution du vecteur en temps réel. C’est l’approche théranostique (thérapie + diagnostic).

Cette capacité à combiner plusieurs fonctions fait des dendrimères les candidats idéaux pour développer des poly-thérapies ciblées. Les cellules cancéreuses sont connues pour leur capacité à développer des résistances. Frapper une cellule avec un seul médicament peut échouer, mais l’attaquer simultanément avec deux ou trois principes actifs ayant des mécanismes d’action différents peut « saturer ses défenses » et augmenter drastiquement les chances de succès. Comme le résume l’expert Elias Fattal, l’objectif est de « mettre deux molécules différentes dans un vecteur pour créer des multi-thérapies ».

La structure ramifiée d’un dendrimère de 4ème génération peut offrir jusqu’à 64 ou 128 « points d’ancrage » en périphérie, offrant une densité de fonctionnalisation énorme. Bien que leur développement et leur production soient plus complexes, les dendrimères représentent une avancée majeure vers une médecine véritablement personnalisée, où le vecteur est conçu sur mesure pour une pathologie et un patient donnés, en combinant diagnostic, ciblage et thérapie multiple au sein d’une seule et même molécule.

À retenir

  • Le succès d’un nanomédicament repose moins sur l’effet EPR, un phénomène passif et hétérogène, que sur une conception pharmacocinétique active et intelligente.
  • Le principal défi n’est pas le ciblage de la tumeur, mais la survie du vecteur dans la circulation sanguine en échappant à la filtration par le foie et la rate, un enjeu de furtivité crucial.
  • La véritable efficacité se joue au « dernier kilomètre » : la capacité du vecteur à libérer sa charge active spécifiquement dans l’environnement acide des cellules tumorales est ce qui maximise l’indice thérapeutique.

Comment le ciblage thérapeutique actif augmente-t-il l’efficacité des chimiothérapies de 30% ?

Après avoir exploré les stratégies et les défis, la question ultime demeure : quel est le bénéfice concret pour le patient ? La preuve la plus éclatante de la supériorité du ciblage actif vient d’une classe de nanomédicaments qui a révolutionné l’oncologie : les conjugués anticorps-médicament (ADC, Antibody-Drug Conjugates). Un ADC est l’incarnation même du concept de « balle magique » d’Ehrlich : il est composé d’un anticorps monoclonal qui cible très spécifiquement un antigène à la surface de la cellule cancéreuse, auquel est chimiquement lié un agent de chimiothérapie extrêmement puissant, souvent trop toxique pour être administré seul.

L’ADC circule dans le corps de manière inerte. L’anticorps agit comme un « missile à tête chercheuse », ne se liant qu’aux cellules cancéreuses qui portent la bonne « signature » moléculaire. Une fois lié, l’ensemble est internalisé par la cellule. Ce n’est qu’à l’intérieur, dans l’environnement contrôlé de la cellule, que des mécanismes enzymatiques ou de pH clivent le lien et libèrent le poison cytotoxique. La chimiothérapie est ainsi délivrée avec une précision chirurgicale, épargnant massivement les tissus sains.

Un exemple phare qui a validé cette approche est le Kadcyla® (T-DM1), utilisé dans le traitement du cancer du sein HER2-positif. Il conjugue l’anticorps Trastuzumab (Herceptin®), qui cible la protéine HER2, avec un agent de chimiothérapie, le DM1. Les résultats cliniques sont sans appel et démontrent un bénéfice majeur par rapport à l’utilisation de l’anticorps seul. L’étude pivot KATHERINE a montré que pour les patientes présentant une maladie résiduelle après une chimiothérapie néoadjuvante, le traitement par Kadcyla® offre des résultats spectaculaires. En effet, après plus de 8 ans de suivi, Kadcyla réduit le risque de récidive de 46% et le risque de décès de 34% comparé à Herceptin seul. C’est la démonstration clinique que le ciblage actif ne se contente pas d’être une prouesse technologique, mais qu’il se traduit par une amélioration significative et quantifiable de la survie des patients.

Le succès des ADC comme le Kadcyla® a ouvert un champ de recherche immense, avec des dizaines de nouvelles molécules en développement. Ils représentent l’aboutissement de décennies de recherche en vectorisation, prouvant qu’en maîtrisant la pharmacocinétique et le ciblage, il est possible de transformer des poisons en remèdes d’une efficacité et d’une précision sans précédent.

L’avenir de la pharmacothérapie personnalisée repose sur notre capacité à intégrer ces stratégies de vectorisation. Pour les développeurs de médicaments, l’enjeu est de penser le vecteur et le principe actif comme un système unique et indissociable, optimisé pour surmonter chaque obstacle biologique et assurer une délivrance maximale au site d’action pour le bénéfice du patient.

Rédigé par Marc Bertrand, Consultant senior en gestion des risques, nanotoxicologie et réglementation HSE (Hygiène Sécurité Environnement). Il possède 20 ans d'expérience dans la sécurisation des procédés industriels impliquant des nanopoudres.